Mgr Jean-Luc Brunin, évêque d’Ajaccio, membre du Conseil pontifical pour les migrants, réagit vigoureusement contre la tentation d’amalgamer délinquance et immigration.

La Croix : Comment réagissez-vous aux propos de Nicolas Sarkozy, vendredi à Grenoble, assimilant délinquance et violence urbaine à immigration ?

Mgr Jean-Luc Brunin : Il y a d’évidence un problème de méthode puisque des dispositions qui devraient être conjoncturelles, liées à des actes qui relèvent du grand banditisme, ont été présentées par Nicolas Sarkozy comme structurelles. Bien sûr, on ne peut admettre que des forces de police soient visées par des armes de guerre et la répression est normale. Mais elle l’est moins quand elle fait l’amalgame entre insécurité et présence de population d’origine immigrée.

Car dans ces quartiers où règne l’insécurité, à Grenoble ou ailleurs, les immigrés en sont les premières victimes. Il est faux de laisser croire que l’insécurité est la conséquence de la présence d’immigrés. De plus, la sécurité est un droit qui se décline (droit de se déplacer, de se loger, de travailler avec un salaire décent, de vivre en famille stable…) et ne se divise pas.

Ne constate-t-on pas cependant, chez les jeunes issus de l’immigration, une plus grande difficulté à s’intégrer aujourd’hui qu’il y a dix ou quinze ans ?

Il est indéniable que l’insertion des jeunes est de plus en plus difficile en général, et notamment pour les jeunes issus de l’immigration. Cela n’est pas inscrit dans les gènes, c’est une situation objective ! Or en stigmatisant ces jeunes, on leur interdit encore plus l’insertion, ce qui génère chez eux rancœur et mépris à l’égard d’une société qui les exclut.

Il s’agit donc de passer d’un cercle vicieux à un cercle vertueux et pour cela il existe déjà des dispositifs : discrimination positive, CV anonymes, démocratie participative dans les quartiers… C’est en donnant plus à ceux qui ont moins que l’on sortira du cercle vicieux : même si de telles mesures sont plus onéreuses et plus longues, elles se révèlent toujours plus efficaces que la seule répression.

Depuis près de dix ans que vous travaillez sur la question des migrants, percevez-vous une évolution de l’opinion publique et des chrétiens ?

Je constate une double évolution. D’une part, chez ceux qui vivent dans des quartiers de pluralité ethnique, il y a le sentiment que le « vivre ensemble » au quotidien s’est amélioré avec une vie associative plus riche, une politique de la ville permettant de se rencontrer et de se forger une destinée commune.

D’autre part, dans l’opinion générale, la suspicion s’insinue – les violences de l’automne 2005 ont laissé des traces dans les mémoires – et fait douter de la possibilité d’un « vivre-ensemble » harmonieux et fraternel. Par ailleurs, je suis témoin de l’implication de nombreux chrétiens dans les quartiers, permettant à des populations de travailler ensemble, de tisser des liens.

En quoi les nombreuses prises de position de l’Église catholique ces dernières années ont-elles contribué à l’évolution de l’opinion ?

Ces déclarations ont été faites au plus haut niveau, notamment par Jean-Paul II et Benoît XVI à l’occasion des Journées mondiales du migrant et du réfugié, pour rappeler que l’Église est au service de l’unité de la famille humaine et que toutes les religions y participent activement. Une unité qui s’inscrit dans la symbolique d’Assise initiée par Jean-Paul II et qui avait été annoncée par le texte conciliaire Lumen gentium (1 964).

Or un des lieux de vérification de cette unité de l’humanité est la question des migrations. C’est pour cela que l’Église lutte contre la tendance actuelle des pays riches à se placer hors des conventions internationales (celle de Genève en 1951 concernant le droit d’asile ou celle de l’ONU en 1990 protégeant les droits des travailleurs migrants et ceux de leurs familles) par des législations nationales, voire des réglementations, de plus en plus restrictives.

L’Église, qui sait que « la migration est une chance pour la mondialisation de la solidarité » (selon l’expression de Jean-Paul II reprise en 2004 par le Conseil pontifical pour les migrants), mesure les risques que de telles réglementations font courir au niveau mondial.

Recueilli par Claire LESEGRETAIN